Comment et pourquoi la COP22 doit et peut faire mieux que la COP21

Un entretien avec Patrice Barrat, fondateur et Délégué Général de l’association Bridge Initiative International, auteur de l’Appel « AU NOM DE NOS DROITS », lancé le 10 décembre depuis Le Bourget.

 

Abdessamad Mouhieddine : Votre ONG Bridge Initiative International est impliquée depuis des années dans les enjeux de la mondialsiation et de la gouvernance globale. Pouvez-vous la présenter succinctement à nos lecteurs ?

Patrice Barrat : Je vois au moins quatre manières différentes de la présenter: comme déjà un succès, comme n’ayant encore rien accompli de réellement signifiant, comme un accident dans mon histoire personnelle ou comme inéluctable compte-tenu des valeurs que m’ont transmises mes parents , Denise et Robert Barrat.

Si vous voulez bien, je vais commencer par eux et dire à Maroc Diplomatique qu’il y aura au Maroc, si tout va bien, début 2017, une exposition qui leur sera consacrée. Leur combat pour la décolonisation de l’Empire Français, pour le Respect de l’Autre quelle que soit sa race, sa couleur, son rang social, s’est bien sûr étendu au Maroc. Le livre de mon père, « JUSTICE POUR LE MAROC », publié en 1953, après les émeutes et le massacre de Casablanca, est, semble-t-il unique en son genre, parmi tous ces « Français Libéraux » qui ont pris tant de risques au côté des indépendantistes et nationalistes marocains de tous bords.

D’ici cet automne, j’aurais terminé un livre – mon premier livre en fait- sur eux. Je l’ai appelé « LE SENS DES VALEURS » car je veux transmettre aux jeunes du monde entier les belles choses et les belles personnes que j’ai eu à connaître grâce à eux, le courage politique et physique. Il paraitra en France, en Algérie et au Maroc.

J’en parle ce matin avec vous car j’ai pris conscience un beau jour (ou plutôt un beau soir car c’était lors d’une projection à l’Institut du Monde Arabe du film « BEN BARKA, L’ÉQUATION MAROCAINE » que j’ai produit et dont je suis co-auteur avec la magnifique réalisatrice Simone Bitton) que peut-être mon combat à moi, c’était finalement de lutter contre les méfaits planétaires de la Mondialisation Néo-Libérale, comme eux ont su dire non à la Colonisation éhontée des esprits, des corps et des terres au loin.

Ce soir-là, en 2004, j’ai parlé de la « Dé-mondialisation » nécessaire en introduction au film sur la vie de Mehdi Ben Barka. Et je crois bien que personne n’a compris (moi, à peine) ce que je voulais dire. C’était bien avant le sémillant Montebourg. Mais l’idée venait de quelqu’un d’autre. De Nicola Bullard, une australienne activiste qui dirigeait avec Walden Bello, l’ONG Focus on the Global South.

Et justement, Nicola (qui travaille maintenant à Paris avec le CCFD, comme responsable de l’Asie), je l’ai rencontrée en 2001, à Porto Alegre puis au sommet du G8 à Gènes, où un manifestant a été abattu par la police de Berlusconi. Elle a pris part aux toutes premières réunions de ce que n’était pas encore une ONG ou une association mais juste un projet : THE BRIDGE INITIATIVE ON GLOBALIZATION…

Le succès ? Il est venu très vite, trop vite peut-être. Nous sommes partis de rien en 2001, nous ne sommes devenus juridiquement une association qu’en 2003 et dès 2005, Bridge Initiative International, a été choisie par le FIFDH ( Festival International du Film des Droits de l’Homme de Genève) comme ONG de l’Année 2005 ! ( en 2004, c’était Greenpeace !). En 2005 aussi, les Nations Unies nous appellent au secours – ils avaient participé à nos réunions de médiation exploratoire et à nos débats publics, à nos processus sur l’Eau, sur l’Agriculture et le Commerce, sur Médias et Mondialisation et avaient vus nos efforts pour amener la Société Civile du Monde Arabe à être associée à nos démarches- mais je ne m’attendais pas à ce que Marta Mauras, la chef de Cabinet de Kofi Annan m’appelle un soir à Paris depuis New York pour me dire : « Patrice, on a un gros problème : après l’administration Bush, c’est maintenant la Chine qui veut nous empêcher d’inviter les ONGS, la Société Civile, à participer au Sommet du Millénaire prévu cet automne à New York. Ce serait pour nous après Rio, Johannesburg, Monterrey, un énorme recul . Qu’est-ce qu’on peut faire ? ».

Je la rappelle deux jours plus tard avec l’idée suivante : organiser nous- pas tout seuls, rassurez-vous- un Forum de la Société Civile à New York pendant le Sommet, en parallèle. Et les institutions ou les gouvernements qui le souhaiteraient seraient les bienvenus. J’ai appelé cela OPEN UN et cela a eu lieu du 13 au 17 septembre à Riverside Church, là où Martin Luther King avait prononcé un des ses fameux discours. Le 13 septembre, à quelques heures de l’ouverture officielle d’OPEN UN, je suis en train de voir si le son marche bien avec ma petite équipe de 3 personnes, et d’un seul coup, je réalise que quelqu’un doit dire quelque chose, un discours, pour expliquer et que ce quelqu’un, c’est moi. Alors, je vais vite m’isoler au Bistrot du coin, j’écris ce quelque chose. Dans l’Eglise, j’ai tremblé en lisant ou en disant mon texte. Mais aujourd’hui, il demeure.

Un accident ?

Longtemps, j’ai cru que Bridge Initiative International, était née dans la foulée d’un accident : un dialogue par satellite plutôt raté, si l’on considère mon but d’alors qui était d’être constructif, entre le Forum Economique Mondial de Davos et le Forum Social Mondial de Porto Alegre.

Souvenez-vous, nous sommes en 2001, en Janvier. Personne ne connaît encore le FSM. A l’époque, une grande part de la Société Civile (des gens) est dans une protestation véhémente contre - déjà?- les ravages de la mondialisation ultralibérale. Le fameux slogan sans appel – TINA, » there is no alternative »- de Margaret Thatcher, veille encore sur l’idéologie dominante , sur la défense des intérêts des nantis et sur l’illusion maintenue que combattre la Pauvreté passe par leur enrichissement à eux, les très riches..On le voit lors de grands sommets internationaux. Davos avait dit oui au débat mais quelques semaines avant, ils veulent m’imposer un « Droit de Veto » sur le contenu. Je leur dis non. Alors, ils me retirent mon accréditation( l’année d’avant, j’étais leur invité en tant qu’éditorialiste) et donne une consigne dans toute la ville de ne pas nous laisser accéder à un lieu de transmission possible. Car je leur avais dit que je maintiendrai mon idée de dialogue et que j’inviterai des participants au Forum Economique Mondial à venir dialoguer par satellite avec le FSM de Porto Alegre. Eh bien, nous nous sommes « réfugiés « dans une Eglise Protestante à Davos. George Soros, John Ruggie, chef de Cabinet de Kofi Annan, Mark Malloch Brown, Directeur du PNUD, et Bjorn Edlund, Vice Président de la Multinationale ABB, sont venus en pionniers.

30 minutes avant la liaison, on m’annonce que TV GLOBO va diffuser en direct. Au début de l’émission , je présente en quelques minutes ce contexte si singulier. Mais à la fin, on me dira que le son ne marchait pas pendant les premières minutes. Du coup , les panelistes de Porto Alegre ont carrément insulté ceux de Davos comme étant vendus aux Multinationales.

Une catastrophe de dialogue ! Pendant deux jours, j’étais déprimé tout en admettant en tant que journaliste que c’était une bonne photo du fossé qui existait. Et puis une amie, Evelyn Messinger, m’a dit : « Mais Patrice, tu ne te rends pas compte : cela veut dire qu’il y a beaucoup pour rendre possible le Dialogue ». Deux mois plus tard, j’étais au Premier Conseil International du FSM à Sao Paulo et là, les Fondateurs me remercient et me demandent de créer un contact « pour débattre » avec les Nations Unies, la Banque Mondiale et le FMI ! Je l’ai fait et même un peu plus. Voilà, vous savez presque tout sur nos débuts.

Abdessamad Mouhieddine : Vous avez suivi l’avant, le pendant et l’après COP21 de près. Quel en a été le bilan, selon vous ?

Patrice Barrat : Si officiellement, on pouvait se réjouir de l’accord sur 1,5 degré qui est apparu comme un exploit, il s’y est en fait passé au moins une chose indigne et scandaleuse. Certains, au coeur des négociations sur le Climat, n'ont pas eu l'air d'être favorables à leur évocation. D'après ce qu'on nous dit de l'intérieur des discussions officielles, l'administration d'Obama est contre, la Commission Européenne est contre aussi et va même jusqu'à s'opposer à la Présidence d'Hollande qui vient pourtant de se prononcer lamentablement en faveur d'un très fameux " Droit à l'Humanité" proposé par Corinne Lepage, se privant ainsi de tout levier juridique signifiant rattaché aux acquis de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ou du Développement Humain, à tout le corpus juridique bâti au fil des décennies depuis la Seconde Guerre Mondiale par les agences des Nations Unies ou encore par la Cour Pénale Internationale où l'on aimerait maintenant voir défiler tous ces Criminels de Guerre aux Mains Propres reconnus pourtant publiquement et scientifiquement responsables de Crimes contre l'Humanité de la Nature et contre la Vie même d'au moins des centaines de Millions d'Habitants de notre pauvre Planète.

Une connivence coupable.

De plus , la connivence indiscutable entre pouvoir politique, pouvoir économique, pouvoir médiatique, pouvoir d'influence sur la décision ultime comme sur l'opinion de tout un chacun au fin fond d'un isolement souhaité et voulu par les Puissants pour mieux contrôler les masses, les domestiquer et continuer de faire un profit éhonté sur leurs dos, cette connivence est connue, elle a été mille fois exposée. Où et quand nous permettra-t-on d'en faire le point central de l'examen de l'état de la Planète, de l'avenir de l'Humanité? Est-il possible bâtir une solution quelle qu'elle soit, une approche durable justement, transparente et positive, où chaque acteur des gouvernances locale et globale, en laissant leur place légitime aux territoires véritables -ceux des Résistances formidables, ceux des Nations, non pas au sens du Nationalisme fermé et raciste que l'on a laissé prospérer, comme interdits, comme imbéciles, ou même comme manoeuvriers. mais d'un ciment (parmi d'autres) de culture, de pratique, de conviction rassembleuses?

Abdessamad Mouhieddine : L’un des droits essentiels de l’homme s’attache au nécessaire rapport sain à son environnement. Pourquoi le volet des droits humains a-t-il été gommé des travaux et de l’accord issus de la COP21 ?

Patrice Barrat : comme vous le savez, en fait, c’est là le cœur de notre travail aujourd’hui. REVISITER AU PLUS VITE LA DÉCLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L'HOMME D'ICI 2018, son 70ème anniversaire. AFIN DE LUI DONNER PLUS DE VALEUR, AUPRES DE NOUS-MÊMES, CITOYENS, AUPRÈS DU SYSTÈME (EN PERDITION) DES NATIONS UNIES ET CONTRE LES POUVOIRS POLITIQUES ET ECONOMIQUES QUI LA BAFOUENT OU LA CONTOURNENT TOUS LES JOURS SANS AUCUN SCRUPULE.

Cette démarche fait suite à l'appel que j'avais lancé le 10 décembre dernier au beau milieu de la COP 21. Ce que je ne savais pas ce jour-là, le 10 décembre - Journée Internationale des Droits de l'Homme- en partageant cet APPEL, c'est que deux jours plus tard, l'ACCORD FINAL DE LA COP 21, dont certains se sont tant vantés, allait voir disparaître le passage sur l'importance du respect des Droits de l'Homme, de tous les Droits de l'Homme, en tant notamment que LEVIER JURIDIQUE pour lutter contre le Réchauffement Climatique!

Un scandale absolu lors de l’accord de Paris.

Mais le SCANDALE MORAL ABSOLU, là où j'ai vraiment pensé que le CYNISME de nos dirigeants ne connaissait plus de limite, c'est lorsque j'ai appris fin janvier au Maroc - pays qui organise la COP 22 à Marrakech du 7 au 18 Novembre prochain- que la vraie raison de la suppression de toute référence aux Droits de l'Homme dans un ACCORD censé nous porter dans LA LUTTE MAJEURE pour les décennies qui viennent, c'était en fait l'ARABIE SAOUDITE- le pays qui finance directement le TERRORISME que l'on dénonce tous les jours - qui l'avait exigé. Sinon, elle ne signerait pas;

  • Le paragraphe en question ne portait pas du tout sur les Droits de l'Homme dans ce pays mais en tant que valeur universelle.
  • Alors, là, c'est mon indignation et la votre qui sont sans limites.
  • Et je le redis, je ne vois ce qui pourrait nous arrêter tous ensemble dans ce combat-là.

Il faut maintenant passer outre les gouvernements, les Etats-Nations, et créer dans l'Espace Public Mondial, une nouvelle force, libre et indépendante, capable d'insuffler aux citoyens du monde le sentiment de la fin de leur soi-disant impuissance et d'amener les Nations Unies à s'appuyer sur cette nouvelle vague qui, en modernisant dans un long processus local et global, participatif et populaire et jeune, la Déclaration Universelle, rendue en partie caduque par les ravages de la Société de l'Information et des technologies quand elles se font les alliées réels de ces forces pas si obscures puisqu'elles osent avoir pignon sur rue, un ultralibéralisme, un néo libéralisme et même un social libéralisme dévoyé qui se font les instruments de la domination persistante des plus riches et des plus "forts".

Il est temps de renverser tout cela. Le vide de sens est tel aujourd'hui au cœur de l'Espace Public, l'exploitation est telle au centre de nos économies, les propositions profondes de réforme et de changement sont si rares du côté des sphères officielles qui nous gouvernent, qu'il y a lieu "ici et maintenant mais pour le plus longtemps possible" de participer d'un NOUVEL ÉLAN.

Voilà - je le dis presque sans modestie car j'ai vraiment connu depuis 10 ans moi-même les pires souffrances de voir violer ses propres droits quand les systèmes qui nous entourent sont régis par la soumission à une mauvaise AUTORITÉ : c'est cela qui m'amène, après 40 ans de journalisme et 16 ans de médiation active entre les acteurs de la Gouvernance Globale. à mettre mon expérience, mes réseaux, mes idées et ce que j'ai de forces, abîmées ou nouvelles, au service d'une idée puisqu'elle est le sens la vie même.

Patrice Barrat

Un role possible pour la Dipomatie Marocaine.

Il me parait absolument évident que même dans le peu de temps qui reste, le Maroc - à savoir son Roi, son Pouvoir et son Peuple rassemblés autour d'un objectif clair et commun - peut et doit jouer un rôle essentiel pour que la COP2Z soit un tournant dans l'histoire non seulement de la Diplomatie mais aussi de l'Ecologie, du Développement et de l'Humanisme.

Pourquoi dis-je cela? D'abord parce qu'en fait, "on" (la fameuse" communauté internationale") n'attend pas grand chose de la COP22. Comme si Paris avait accompli le Maximum! Les Français, même des militants d'Attac, aiment bien dire cela. Mais c'est stupide.

  • Autour des 1,5 degrés, quels sont les engagements réels? Comment forcer la main des récalcitrants?
  • Les Droits de l'Homme, comment les réintégrer dans le décor et dans l'accord de Marrakech?
  • Les Scientifiques (le GIEC), doit-on les limiter à prouver la réalité du Réchauffement Climatique? Autrement dit, que Donald Trump est un imbécile?
  • Ne peut-on pas leur demander d'aider à choisir les solutions à mettre en place ? Ne serait-ce pas là un moyen d'éviter que des gouvernements ou des ministres isolés choisissent des entreprises "amies" pour mette en place des solutions techniques peut-être inadaptées? D'éviter la corruption aussi.

Pour y parvenir, le Maroc doit agir sur plusieurs fronts simultanément:

  • continuer d'être exemplaire sur sa politique environnementale.
  • ne pas laisser enfermer dans un tête-à-tête dangereux avec l'Arabie Saoudite dont les moyens de pression sont pires que ceux d'un maitre-chanteur puisque qu'elle ne veut pas d'argent, elle en donne.
  • faire front avec d'autres pays, en rendant publiques ces pressions.
  • s'assurer que la représentation de la société civile marocaine soit réelle, sincère et profonde et non pas artificielle et décrétée au sommet comme c'est en partie le cas pour l'instant.
  • mettre en place sur la scène intérieure des mesures de transparence économique et sociale à même d'enthousiasmer à nouveau le petit peuple marocain et non pas de privilégier le Makhzen ou d'enrichir quelques conseillers
  • en matière de Droits de l'Homme, le pouvoir marocain ne peut pas continuer d'être ambigu, de souffler le chaud et le froid, de générer des services zélés et arbitraires;
  • de réintégrer dans l'accord de Marrakech un paragraphe sur les Droits de l'Homme plus fort et puissant que celui qui a sauté à Paris.

A ces conditions et à ces conditions seulement, le monde va pouvoir assister à un succès total d'une monarchie alaouïte et d'un pays tout entier en faveur de l'avenir d'une des Planètes, la Terre, et des êtres humains qui, pour l'instant, peuvent encore l'habiter…

P.B